lundi 11 août 2025

Proche-Orient : la double faute d'Emmanuel Macron

Les observateurs impartiaux sont quasi-unanimes pour dire que notre Président de la République, Emmanuel Macron est un homme particulièrement intelligent et cultivé. Pourtant, cela ne l'a pas empêché de commettre deux erreurs grossières au cours des dernières semaines en matière de politique internationale.

Il y a deux semaines, le 24 juillet 2025, Emmanuel Macron a surpris son monde en annonçant que la France reconnaîtrait officiellement l’État de Palestine lors de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre. L’annonce a été présentée comme une manière de relancer la solution à deux États et de répondre à l’urgence humanitaire à Gaza. 

Sur le principe d’un État palestinien souverain, beaucoup d’analystes peuvent être d’accord quant à sa légitimité (partielle ou totale). Mais le problème stratégique majeur d'une telle annonce tient dans son timing et dans la méthode choisie par Emmanuel Macron, sachant qu'il s'agit d'un geste unilatéral et symbolique qui a plus de chances d’aggraver la situation actuelle au Proche-Orient plutôt que de l’améliorer, quand bien-même Le Royaume-Uni, le Canada et tout récemment l'Australie, se soient ralliés à cette position. D'autres pays risquent de suivre d'ici septembre, certes. Quoi qu'il en soit, même si créer un effet d’entraînement pour que d’autres pays suivent a de grandes chances de fonctionner (puisque même les chefs d'Etat sont à leur échelle des moutons de Panurge), l'effet obtenu risque d'être contraire au but recherché.

Une reconnaissance unilatérale sans condition ni coordination stratégique affaiblit la capacité des alliés à agir de façon cohérente (sanctions calibrées, pression afin d'exclure définitivement le Hamas et tous les membres de sa caste du pouvoir, garanties en termes de démilitarisation), et transforme un outil diplomatique en simple geste symbolique. Les observateurs étrangers tels que Reuters ainsi que d’autres médias ont souligné que Macron cherchait à créer un momentum pour d’autres reconnaissances, mais les seules réactions vives à cette erreur stratégique du Président Macron n'ont en définitive émané que d’Israël et des États-Unis, ce qui est regrettable car de la sorte il y a moins de chances qu'il se rendre rapidement compte de son erreur.

Plusieurs responsables et commentateurs ont noté que la reconnaissance, faite au moment où des pourparlers sur des libérations d’otages étaient en cours ou possibles, a réduit les marges de manœuvre des médiateurs et refroidi certaines discussions. Le sénateur américain Marco Rubio a d'ailleurs explicitement lié l’effondrement de certains contacts de terrain à l’annonce française, en estimant que cela revenait à récompenser des acteurs qui détiennent des otages et à rendre les négociations plus difficiles. D'autant que les négociations lors de prises d'otages sont déjà des séquences particulièrement difficiles à mener à bien en temps normal, même en position de force (relative). N'oublions pas que l’expérience montre que les échanges de prisonniers/otages ont le plus souvent des effets pervers : la libération - ou la concession politique - en échange d’otages peut renforcer l’incitation à capturer d’autres soldats ou civils par la suite, puisque permettant d'obtenir des résultats le plus souvent favorables. L’exemple le plus iconique est celui du cas de l'israélien Gilad Shalit en 2011, où un échange massif contre ce seul otage a eu des conséquences politiques et sécuritaires désastreuses, sachant que parmi les prisonniers libérés par Israël divers terroristes palestiniens ont par la suite récidivé !

Au-delà du cas des otages actuels fragilisés par la prise de position d'Emmanuel Macron, quand bien même la reconnaissance ne confère pas immédiatement de contrôle territorial à une organisation donnée, elle a une valeur symbolique bien plus importante qu'il n'y parait. Dans le contexte actuel - où le Hamas détient encore des otages suite à son raid d'octobre 2023 - la reconnaissance peut être instrumentalisée en tant que récompense ou victoire dans les territoires palestiniens : la propagande fait le reste et permet de renforcer la légitimation politique du Hamas ou de ses alliés, quand bien même on souhaiterait in fine exclure le Hamas de tout futur gouvernement palestinien. C'est donc selon moi à raison qu'Israel et plusieurs responsables américains ont dénoncé cette logique de reconnaissance sans aucune garantie en retour, en soulignant le risque d’encourager le terrorisme plutôt que de l’isoler. En outre, cela permet au Hamas de maintenir un semblant d'influence sur la sphère politique en dépit des lourdes pertes militaires et de l'hécatombe de ses leaders, traqués et éliminés méthodiquement par Israël depuis deux ans.

Sur l'échiquier mondial, l'annonce de la reconnaissance de la Palestine par Emmanuel Macron aura très probablement d'autres effets pervers ailleurs, à plus long terme : lorsque des groupuscules ou des dirigeants obtiennent des gains tangibles - tels que reconnaissance d'un territoire, levée de sanctions, intronisation dans des enceintes internationales - sans d’abord s’être désarmés ni avoir renoncé à la violence, d’autres groupes ou États y voient là un modèle d’action potentiellement rentable. Quelle que soit l'échelle (individus, groupes, Etats voyous), la règle de base en matière de terrorisme et de prises d'otages est immuable : on ne négocie pas avec des terroristes. Nonobstant le sang et les larmes que cela engendre. Y déroger, c'est préparer des futures rivières de sang et des torrents de larme dont le débit sera bien plus important encore.

Une seconde erreur du même acabit, et qui affaiblit encore la crédibilité de la France en matière de lutte contre le terrorisme, est l’accueil — à l'Élysée et dans certains cénacles occidentaux — du nouvel homme fort syrien, Al-Joulani, arrivé en Europe pour des rencontres officielles au printemps 2025 alors que les cadavres de la guerre civile syrienne étaient encore frais et que le pouvoir d'Al-Joulani n'était pas encore réellement consolidé. Non seulement Emmanuel Macron a été parmi les tous premiers leaders occidentaux à reconnaitre la légitimité d'Al-Joulani, mais il carrément reçu le dirigeant syrien lors de sa première visite européenne, une démarche immédiatement controversée, aussi honteuse que la tente bédouine de Khadafi plantée sur le perron de l'Elysée sous la présidence de Nicolas Sarkozy en 2007.

La poignée de main de la honte (mai 2025)
Joulani est un ancien chef rebelle aujourd’hui à la tête d’un appareil qui a été lié dans le passé à Al-Qaïda et à des réseaux djihadistes. Il a du sang sur les mains au sens propre comme au sens figuré du terme. Des enquêtes récentes font état d’atrocités et d’exactions commises par des unités désormais intégrées dans les forces gouvernementales ou pro-gouvernementales en Syrie. Les massacres récents par des troupes manifestement loyales à Joulani commis dans des villages druzes de Syrie assombrissent encore plus le tableau d'un homme malfaisant que la cravate et le peignage de barbe ne suffisent pas à rendre respectable. Que le Président Macron ait accordé une onction diplomatique à un tel personnage avant même que des garanties effectives de respect des droits de l’homme et de protection des minorités ne soient fournies fragilise la position morale et stratégique de la France et alimente par ailleurs la critique selon laquelle l’Occident normalise des acteurs au passé violent.

On le voit ici, que ce soit pour la Palestine ou pour Joulani sur le plan de la communication et de l’émotion politique, la reconnaissance parle fort : elle répond à une aspiration, d'autant plus que la France a une voix qui porte loin. Sur le plan stratégique, cependant, la temporalité et le manque de coordination internationale risquent d’aboutir à l’effet inverse : affaiblissement du levier de négociation sur les otages, gains symboliques pour des acteurs violents, et érosion de la crédibilité des pays qui se disent fermes contre le terrorisme tout en légitimant des acteurs au passé problématique comme dans le cas de la réception d’al-Joulani. Difficile de dire si Emmanuel Macron comprendra qu'il vient de commettre coup sur coup deux fautes majeures sur la scène internationale. Dans tous les cas, il serait bien inspiré de ne pas continuer sur cette voie-là, car il en va de la stabilité et du bien-être de tous.

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