De temps à autre, je me lève le matin en me disant que je suis chanceux. Dans de pareils moments, mon intime conviction me murmure dans le creux de l'oreille que nous sommes infiniment chanceux, en France, de vivre dans un monde affranchi des lois de la survie, où l'on mange à sa fin sans avoir à craindre un prédateur, dans un monde de pacifié (du moins localement). Un monde provisoirement à l'abri des orages de la haine et de la guerre. Un monde occidental où demain a toutes les chances d'être pareil à aujourd'hui : le danger à grande échelle nous parait bien loin, et nous avons tôt fait de prendre pour argent comptant cette situation de fait, pétris de certitudes quant à la durabilité de ce fragile status quo que l'on devine éphémère mais que l'on souhaite éternel.
Pourtant, l'incertitude est bel et bien là, juste à portée de main : elle semble avoir pris-rendez vous pour très bientôt avec le destin des hommes. L'urgence climatique va bientôt faire hurles les sirènes. En attendant, dans nombre de pays, ceux qui hurlent vraiment, ce sont les populistes, dont l'écho s'est considérablement accru au cours de ces dernières années, signes avant-coureur de notre surdité galopante.
Oui mais voilà, c'est l'irruption du COVID-19 dans nos vies est le premier facteur à remettre en cause le fragile équilibre dans lequel nous nous trouvons en ce début de 21e siècle. L'élément perturbateur est celui qu'on n'attendait pas. Un Coronavirus. Et d'un coup d'un seul, c'est la panique : guidé par un réflexe de prudence, le monde se met à tourner au ralenti afin d'en freiner la propagation. Même en temps de guerre, il n'y a pas pareil ralentissement des activités humaines. Le temps semble comme suspendu. Tout ça à cause de l'irruption d'un virus que l'on ne parviendra pas à éradiquer sur un simple claquement de doigts comme tant d'autres avant lui. Celui-ci, il va vraiment falloir se décarcasser pour le vaincre. L'observer, d'abord. Limiter son essor. Apprendre à le combattre, ensuite, pour au bout du compte pouvoir l'éradiquer et retrouver un mode de vie normal. On réduit considérablement les déplacements, on ralentit l'appareil de production, on met entre parenthèses notre mode de vie frénétique où tout ne faisait jusqu'ici que s'accélérer, on confine les populations, on vit ici un véritable trou d'air que l'on doit affronter avec calme et méthode, en attendant de pouvoir remettre les gaz le plus vite possible. Car pendant ce temps-là, le monde se paupérise ; moins de ressources produites pour un nombre croissant d'humains sur cette planète.
L'inquiétude est là, palpable à chaque minute, c'est vrai. Des gens meurent par dizaines ou centaines de milliers, c'est vrai là aussi. Des millions de gens se retrouvent privés de leur emploi. Des centaines de millions de personnes connaissent de malheur de la privation de leurs liens sociaux, c'est une réalité. Il y a du malheur ambiant. Mais mon instinct me souffle que cette inquiétude est potentiellement source de correction de certains des excès de notre civilisation une fois que nous aurons gagné notre combat contre le microbe. Peut-être qu'au final nous, les humains, en sortirons grandis et que nous pourrons alors nous tourner vers d'autres combats en étant mieux armés.
2020 restera dans tous les cas de figure une année à part dans les annales, avec un monde ayant tourné au ralenti. La décélération fait mal, mais gageons qu'elle saura être salvatrice à plus long terme. Tel est en tout cas mon pari.
