mercredi 24 mars 2021

Le documentaire "Je ne suis pas une salope... je suis une journaliste" : stigmates d'un mal sociétal profond

J'ai toujours été quelqu'un épris de justice et de liberté. Pire encore : je peux ici écrire sans avoir peur du ridicule que j'ai une âme chevaleresque. Dans le monde qui est le nôtre cela peut sembler constituer un handicap ou un motif de raillerie. Mais c'est quelque chose que j'assume désormais parfaitement, une qualité surannée n'étant pas pour autant un défaut. Et puis il ne tient qu'à moi, qu'à nous, de changer le monde.

Enfant, en école primaire, je me souviens parfaitement qu'il y avait un jeu cruel auquel aimaient s'adonner une majorité de mes camarades de classe (de CM2) pendant la récréation. Le jeu - particulièrement malsain - constituait à ce que la "meute" de camarades encercle et immobilise une jeune demoiselle, la plus innocente de la classe, pour qu'elle soit embrassée de force sur la bouche par le mâle alpha de la classe, Guillaume le bellâtre. La demoiselle s'appelait Solenn. Et ce petit jeu amusait franchement la meute. J'étais le seul à vouloir la défendre car je considérais pareille pratique scandaleuse et immorale. Ce scenario s'est répété des dizaines de fois. La meute non seulement me raillait, mais elle m'entravait pour que je n'aide pas cette pauvre Solenn qui n'avait pourtant rien demandé et dont l'intégrité se retrouvait bafouée presque à chaque fois. Moi, le seul parmi les garçons qui voulait défendre la brebis sacrificielle. Trop chétif et trop seul dans ma rébellion pour empêcher ce rituel barbare. J'y ai probablement laissé quelques boutons de chemise au passage. Mais j'ai toujours considéré que c'était un moindre prix à payer, tout simplement parce que ce rituel paillard me révulsait jusqu'aux tréfonds de mon âme.

En temps normal, j'avais de l'amitié pour une bonne partie des camarades de classe impliqués, devenus l'espace d'une récréation des apprentis barbares, faisant vivre un (sale) quart d'heure à la pauvre Solenn. Avec le recul, je me suis moult fois demandé par la suite qu'est ce qui pouvait bien pousser d'innocentes têtes blondes d'une école parisienne sans histoires à adopter pareils comportements et se muer ainsi en apprentis barbares. Et puis un jour, j'ai compris. L'enfant n'est pas cruel par nature. Il le devient au fil de ses expériences personnelles. Et l'imitation constitue pour un enfant l'un des piliers majeurs de l'expérience. J'ai donc fini par comprendre que ceux qui étaient cruels, c'étaient les adultes qui adoptaient dans leur vie de tous les jours des comportements de goujats, usant de leur force physique ou de leur pouvoir pour parvenir à leurs fins sans aucune considération pour celles faisant partie de ce que l'on appelle vulgairement "le sexe faible"... et sans se soucier non plus du regard des enfants, âmes vierges promptes à l'imitation.

Je veux ici parler du documentaire de Marie Portolano : "Je ne suis pas une salope... je suis une journaliste". Soyons honnête, je n'ai jamais eu d'admiration pour Marie Portolano en tant que journaliste sportive oeuvrant dans le domaine du football. Un jour, je l'ai même trouvée carrément incompétente quand sur le plateau d'une émission de Canal+, interrogée sur le pourcentage de coups francs sifflés au abords de la surface de réparation convertis en buts elle a osé avancer le chiffre de 50% (là où la vérité effective est d'à peine 5%). Ce jour-là, je l'ai même charriée en l'apostrophant sur Twitter : elle m'a timidement répondu en faisant amende honorable et a ainsi conservé une certaine estime à mes yeux. Non pas pour son expertise sportive mais pour son humilité de bon aloi. 

Marie Portolano

A présent, ce n'est plus de l'estime que j'ai pour elle mais une forme d'admiration sincère. Il faut du courage pour oser se révolter contre la pensée machiste dominante dans les médias et plus particulièrement dans le sport. Car son documentaire en forme de cadeau d'adieu à Canal+, véritable coup de poing sociétal évoque avec dignité des faits dégradants pour les femmes qui se produisent dans les salles de rédaction des émissions sportives depuis des décennies. Ascenseurs, coulisses, coursives... et parfois même jusque sur les plateaux TV au vu et au su de tous ! 

Il est plus que temps de stopper tout ceci, en pointant du doigt le laxisme coupable des directions et autres DRH faisant preuve d'indulgence, voire de complaisance envers ce qu'il convient d'appeler les gros porcs. Un machisme éhonté, un mal profondément ancré dans l'inconscient collectif qu'il convient pourtant d'éradiquer au plus vite non seulement de nos écrans mais aussi de nos moeurs, afin qu'à l'autre bout des maillons de la chaîne sociétales de petits Guillaume n'embrassent pas de force sur la bouche d'innocentes Solenn dans les cours de récréation.

Pierre Ménès - puisque c'est de lui qu'il s'agit en premier lieu - n'est qu'un malotrus de la pire espèce : ses agissements répétés sont inexcusables. Invoquer un humour gras et beauf comme prétexte à ses propres comportements déviants, à la limite de l'instinct grégaire cela relève davantage de l'agression sexuelle que d'autre chose : ça ne constitue pas une ligne de défense recevable. Même en tenant compte d'une pseudo tradition paillarde à la française qui dans les faits n'existe que dans l'imaginaire des prédateurs. Le problème, c'est que ces gens-là, ils sont nombreux à graviter dans les hautes sphères. Et pas que sportives.

Un grand coup de balai s'impose dans le monde des médias. Je crois bien que le mouvement #MeToo n'est qu'un premier chapitre du grand livre de la honte. Marie Portolano a eu le courage d'en écrire un second grâce à son documentaire. Gageons que de nombreuses pages sombres restent à écrire (noircir) au cours des mois et années à venir. Mais éradiquer ce mal sociétal profond constitue malheureusement un préalable indispensable pour que les femmes soient dans les faits l'égal de l'homme, sans avoir à être écrasées par un rapport de force permanent (systématiquement en leu défaveur) et menacées par les charognards et les prédateurs, dont l'ego surdimensionné sert surtout à masquer la médiocrité de leur âme et la petitesse de leur esprit.

Mesdames, votre combat contre le harcèlement est aussi le mien. Je ne suis plus aussi chétif qu'avant : ma plume est une arme et mes convictions sont une force. Et je ne suis pas seul. Merci à Marie Portolano pour ce documentaire. Ne laissons plus sévir les excités de la testostérone. Plus tard, les enfants de nos enfants nous remercierons d'avoir mené cette noble croisade.


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